L’expérience Rubikon : un suivi quotidien, une ville en mouvement
Pendant dix jours, du 7 au 18 mai 2025, Rubikon Intel a mené un exercice de suivi continu (tracking) dans la Ville de Buenos Aires afin d’anticiper le comportement électoral lors des législatives. Plus de 3 300 entretiens ont été réalisés, représentatifs par commune, âge, genre et niveau d’éducation, via un panel en ligne certifié et un recrutement sur les réseaux sociaux.
Le résultat a été chirurgical :
- Tracking Rubikon : Adorni 30,4 %, Santoro 27,7 %, Lospennato 15,9 %
- Résultat du 18 mai : Adorni 30,1 %, Santoro 27,3 %, Lospennato 15,9 %
Un écart inférieur à 0,5 %. Mais le plus précieux n’a pas été seulement la précision, c’est le sous-texte : la ville n’a pas voté selon ce qu’elle dit penser. Elle a voté selon ce qu’elle ressentait. Elle a voté à partir du symptôme plutôt qu’à partir d’un projet.
Voici les trois clés pour lire la Ville de la fuite.
1. Marra éteint, Adorni allumé : le vote économique l’emporte par K.-O.
Ramiro Marra a rendu un immense service à La Libertad Avanza en suspendant sa campagne. La légère hémorragie que Marra représentait pour le parti au pouvoir au niveau national était faible mais déterminante. Le jeune électeur de Marra s’est évaporé vers le « Je ne sais pas ». Celui d’Adorni a progressé chez les 35-50 ans, au moment même où le gouvernement annonçait la baisse des droits de douane sur les produits technologiques importés.
Mais ce n’est pas qu’une question de portefeuille. C’est une question de représentation. Adorni n’a pas seulement proposé des mesures économiques. Il a parlé un langage économique. Il a incarné le code émotionnel du portefeuille.
- Il a capté 60,3 % du vote Marra de 2023
- Il a capté 35 % du vote Macri
- Il a capté 20 % du vote de gauche
- Et 84 % de ses électeurs sont « tout à fait sûrs » de leur choix
Ce n’était pas un vote doctrinal. C’était une certitude économique, enveloppée dans un rejet politique.
2. Le PRO ne saigne pas : il s’écoule
Silvia Lospennato aurait dû être l’héritière naturelle du PRO. Technique, modérée, institutionnaliste. Mais l’appareil du parti ne l’a pas soutenue.
- Seuls 32,5 % des électeurs de Macri en 2023 l’ont suivie, et 35 % sont partis vers Adorni
Le PRO résiste chez les plus de 55 ans. Mais c’est là que s’arrête sa frontière. Le vote jeune est parti, non pas parce qu’il serait devenu antisystème, mais parce qu’il ne trouve plus dans le PRO une grammaire politique valable.
3. Ficha Limpia : thermomètre de la polarisation, miroir du désintérêt
L’étude a volontairement inclus une batterie de questions sur Ficha Limpia (le projet de loi « casier judiciaire vierge » qui écarte les candidats condamnés) afin de mesurer si les thèmes institutionnels à haute tension pouvaient avoir un effet électoral. L’hypothèse était simple : si l’agenda éthique peut encore structurer l’électorat, cela devrait se voir ici.
Ce ne fut pas le cas.
21,8 % des électeurs de Santoro et 6,5 % de ceux d’Adorni ont répondu « Je ne sais pas » lorsqu’on les a interrogés sur l’échec de la loi. L’attribution des responsabilités est restée prisonnière de la logique de la grieta, la fracture politique argentine :
- 57,3 % des électeurs de Santoro en ont attribué la responsabilité à Milei
- 50,5 % des électeurs d’Adorni à un pacte entre kirchnérisme et macrisme
- 38 % des électeurs de Lospennato à un accord entre Milei et le kirchnérisme
Ficha Limpia n’a pas structuré le vote. Elle n’a suscité ni émotion partagée ni impact électoral. Ce fut l’agenda des élites politiques et économiques, pas celui de l’électeur réel.
Mais une question reste ouverte : ces 22 % qui ne connaissaient pas le sujet, et qui ont pourtant voté majoritairement pour Santoro, que nous disent-ils ? Existe-t-il une sensibilité éthique en dehors du radar institutionnel ? Existe-t-il une demande de représentation que nous ne savons pas encore lire ?
Il y a là quelque chose que nous devons encore ausculter.
Épilogue : ce n’est pas de l’apathie, c’est une déconnexion stratégique
Ce tracking a laissé une certitude : l’électeur n’est pas mal informé. Il est reprogrammé. Il vote à partir de codes différents. Il ne répond ni aux programmes ni aux doctrines. Il répond à des signaux : sécurité, dollar, droits de douane, présence.
Aujourd’hui, à Buenos Aires :
- On vote avec l’estomac, pas avec un programme
- On milite la colère, pas l’identité
- On choisit celui qui est présent, pas celui qui représente
Ce n’est pas la fin de la politique. C’est sa refonte. Le récit de la gestion locale est révolu. Désormais, l’algorithme émotionnel est dicté par l’inflation, la rue et TikTok.